Une main qui écrit dans un carnet avec un stylo à plume. Photo by Ben-Art.

Défi Écriture Jour 43/109 : Sujet Tabou


Cet article contient des propos qui peuvent te heurter, respecte-toi.


Je me souviens d’elle perchée sur des talons aiguilles noirs de 15 cm de haut, une jupe de tailleur droite noire et son ample chemisier blanc, un plateau à la main me lançant un regard entre deux services aux tables des clients dans ces restaurants que je trouvais chic avec leurs grandes nappes blanches.


Je la vois se maquiller et mettre ce fard à paupières bleu sur ses yeux qu’elle aimait tant. Je la vois franchir la porte au bout du couloir gris de cette maison ouvrière à Malines où elle vivait avec mon beau-père et mon frère.


Je me souviens des télégrammes que je recevais lorsque j’attendais de voir se garer sa Lada beige sur le parking de la boulangerie en bas de l’immeuble de ma grand-mère.


« Je ne pourrai pas venir — STOP — On se voit bientôt — STOP. »

Si si, je te jure, je recevais encore des télégrammes !


Je me souviens de bien plus de jours où je restais assise, là, dans le fauteuil, à me demander ce que j’avais pu faire pour ne pas mériter qu’elle vienne me chercher que de jours dans la maison sombre de Malines.


Ce que je me rappelle de cette demeure, c’est sa cuisine qui faisait aussi salle de bain.


Il y avait, dans le coin en face de l’évier, une petite baignoire en plastique beige.

Tu sais ces baignoires avec une place pour t’asseoir, dans laquelle tu ne sais pas t’allonger.

Au-dessus, elle posait une planche en bois lorsque l’on ne prenait pas de bain pour y poser la vaisselle sale.


Je me rappelle de cette baignoire et du bain moussant avec lequel elle la remplissait avec exagération.

Aujourd’hui, je me dis que c’était, peut-être, pour qu’elle-même ne puisse pas voir ce qu’elle faisait la main plongée dans l’eau quand je prenais mon bain.


C’était notre seul moment de jeu, enfin ce qu’elle appelait un jeu.


Ce que j’ai cru être un jeu pendant longtemps.


Ces doigts posés sur ma vulve : « Tu vois c’est rigolo, c’est agréable ».

Et moi je riais en scandant « Pichnette Schtroumphette ! »

J’étais bien heureuse de passer ce moment avec elle sans télégramme ou plateau chargé de verres et d’assiettes.


Pour rien au monde à ce moment-là je n’aurais arrêté notre jeu.


J’avais l’impression d’exister.


Jusqu’au jour où elle m’a emmenée dans une soirée avec mon beau-père.



Moi, dans toutes ces discussions d’adultes, ces verres d’alcool qui tchines l’un avec l’autre au son de la vieille fanfare de bourgade flamande, je m’ennuyais prodigieusement.


Alors quand elle s’est levée pour passer une nouvelle commande, j’en ai profité.

Je voulais m’amuser moi aussi.

Je me suis levée d’un coup en scandant « Pichnette Schtroumphette ! » la main plongée sur sa Yoni pour la pincer devant toute l’assemblée ahurie qui se trouvait là.


Elle a sursauté et je peux te dire que je me suis fait punir comme il se doit à coups de « Voyons, cela ne se fait pas ! » et de regards accusateurs des adultes qui avaient vu la scène.


Je n’ai pas compris tout de suite pourquoi personne ne pouvait voir notre jeu favori.

Pourquoi j’étais punie et pourquoi ne venait-elle plus jouer dans le bain avec moi ?

Pourquoi ne venait-elle plus du tout ?


Je me suis sentie coupable pendant longtemps avant de comprendre que ce n’était pas un jeu.


Et encore plus longtemps avant de comprendre et d’en évaluer l’impact sur moi et mes relations avec les femmes.

Cette femme, la première de ma vie, le sein nourricier, la main guérisseuse, la représentation de mon premier lien à l’amour m’avait trahi.


Je suis fière de pouvoir poser cela aujourd’hui sur le papier et je me surprends à observer, au final, le calme qui m’habite en t’écrivant.


Moi qui disais, il y a quelques notes que je ne pouvais pas en parler sans déverser ma haine.


Si je choisis de raconter cette histoire aujourd’hui, c’est pour témoigner de quelque chose dont on parle peut-être un peu moins, mais qui existe bel et bien.


L’abus maternel ne fait pas la une des journaux, pourtant il existe.

On m’a bien souvent parlé de la violence des hommes et je l’ai vécue aussi.

Mais jamais je n’ai encore entendu, à ce jour, parler aussi ouvertement de la violence des femmes, des abus des mères envers leurs fils ou leurs filles.


Serait-ce encore un sujet tabou ?


De cœur à cœur,

Anha🌹